Tome 1

    Où et quand cette histoire a bien pu commencer ? Etait-ce quand les fantômes qui se cachaient partout sont sortis de la nuit ? Quand le ciel s’est éteint ? 

 

    C’était encore avant. Maintenant que je suis là, je peux tout raconter. Je regarde le vide qui me regarde. Les guerres silencieuses. Les volcans qui explosent. Cette foutue lumière verte qui brûle et qui s’agite partout autour de moi, qui veut tout avaler. Peu importe. Tout est vrai. Aussi vrai que je m'appelle Yash. Aussi vrai que la mémoire du monde s’est effacée. 

 

    Peu importe le passé. Toutes les graines sont semées. Elles s'appellent Jolt, Ayasha, Braise, Ouma, Aza, Noé... Et surtout il y a celle celle qui viendra juste après. Celle qui va tout changer… Sa lumière et son feu au milieu des ténèbres que nous aurons créées.

 

    Maintenant que je suis tout, je peux tout raconter.

LIVRE I

 
 

   Nuit grise

 

    La neige a recouvert l'horizon tout entier. Une petite silhouette sombre court dans la rue froide battue par les flocons. Elle bondit, elle file, remonte sa capuche dans laquelle la neige tente de s'engouffrer. Avec un peu de chance, les grands éléphants blancs ne la rattraperont pas avant qu'elle soit en bas. 

 

    La petite fille s’arrête et s’accroupit lentement sur le grand toit terrasse d’un riad endormi. Ses yeux noirs scrutent la nuit qui est encore plus pâle qu’il y a quelques minutes. Deux ombres floues, massives, se dessinent déjà sur la petite place en haut de la colline. La gamine s'élance et replonge furieusement dans les rues silencieuses où les amas de neige ont encore grandi.  

 

    Le fleuve est enfin là. D’immenses quais blancs s’approchent ; la petite silhouette surgit dans les flocons, dérape dans la pente et part comme un oiseau sur les rives enneigées. 

 

    Une foule de porteurs de sacs de farine s’active devant elle comme une foule de fantômes. Ses pieds nus et brûlants commencent à ralentir. La petite fille avance, son visage noyé dans l’ombre de sa capuche ; ses yeux noirs obstinés se posent sur les felouques, les barques, les pirogues qui tanguent sur l’eau sombre. Laquelle faudra-t-il prendre ? Lequel de ces passeurs connaîtra le chemin ?

 

    Dans sa petite main noire trois pierres rouges s’entrechoquent comme trois braises étranges. Le grondement du fleuve est devenu immense. Un barrissement obscur résonne dans la nuit grise. La gamine se faufile entre de longs filets figés par le grand froid. Un grondement étouffé se rapproche derrière elle, puis de tous les côtés. Ils sont là… Son ombre pâle bondit puis se volatilise.

 

***

 

    La petite fille soupire et regarde de loin les quais blancs qui s’éloignent et qui sont avalés rapidement par la brume. Le fleuve recouvre tout et le passeur voûté qu’elle vient de corrompre s'échine sur sa rame  pour l'éloigner des rives.

 

    La gamine se retourne et fixe le dos noueux du vieux guide méfiant qui rame vigoureusement dans l’eau tumultueuse. L’air envahi de brume semble se réchauffer. L’homme jette un coup d’oeil vers les rivages voilés qu’ils viennent de laisser, leurs lumières floues, fragiles ; puis son regard se tourne vers le cours d'eau plus noir que les pires nuits sans lune. 

 

   — Je n’irai pas là bas. Murmure le vieil homme en faisant brusquement bifurquer sa pirogue. Je te dépose en face. 

 

    — Je te payerai plus cher. 

 

    La jeune voix est froide. Le vieux tourne sa tête, des yeux noirs le transpercent. 

 

    — Tout le monde évite cette ile. Je n’irai pas là bas. 

 

    La fillette s’est levée, sa main sombre lui tend une graine d'autrefois qui a l’air encore bonne… Le sang monte aussitôt dans les tempes de l’homme… sa main nerveuse attrape délicatement la graine, l’approche de ses yeux qui frémissent un instant. 

 

    — Il faut qu’on aille plus vite. Murmure la gamine. 

 

    L’homme empoche la semence d’une main presque tremblante. D’un coup de rame brutal, la pirogue prend le large. La gamine se rassoit. Un soleil blanc et fort commence à se hisser derrière les brouillards. 

 

    — Qui es-tu ? Grogne l'homme sensiblement inquiet en se tournant vers elle. 

 

    — Mêle-toi de tes affaires. 

 

    La petite fille lui tend une deuxième graine dans un regard obscur. La main ridée l'attrape et la glisse dans l’ombre de son manteau troué comme s'il s'agissait d'une pierre brûlante. 

    — Où tu as volé ça ?!…

    — Nulle part. C'est à moi.   

    L’homme crache dans le fleuve en détournant ses yeux. 

    — D'où tu sors pour trimballer tout ça ?

    — De nulle part. 

    L'homme hausse les épaules et secoue sa vieille tête avec lassitude. L'air chaud et humide qui entoure la pirogue est devenu brûlant. Le soleil agressif vibre derrière la brume comme une tâche de sang. La gamine a tourné ses yeux noirs vers d'immenses marais cernés de roseaux flous qui se balancent au loin.

    — Personne vient de nulle part. Murmure le vieux guide en tirant sur sa rame.

    L'enfant lève un visage intimidant vers lui.

    — Qu'est-ce que t'en sais ?

    L'homme crache dans l'eau grise une nouvelle fois. Pendant quelques secondes il arrête de ramer. De grands rochers approchent, pâles et fantomatiques… La fille garde ses yeux rivés sur le passeur qui lui tourne le dos. L'homme replonge sa rame tout en jetant vers elle un regard où le trouble vient de s’enraciner. 

    — Il faut qu'on aille plus vite... murmure la gamine. 

 

     La Lune des Voyageurs

    La nuit est déjà là. Les silhouettes immenses des figuiers, des banians et des frangipaniers ont fini d'effacer les lumières lointaines qui scintillent dans la crique. Une moiteur lourde a rempli tout l’espace et l’air semble épais et rempli de fantômes qu’on peut presque toucher. Voilà presque trois lunes que Noé a douze ans. Ses pieds nus accélèrent pour franchir la toute dernière côte et laisser derrière lui la rumeur gigantesque de la forêt ancienne et ses millions d’insectes. 

    Enfin... A bout de forces, l'enfant s’arrête lentement face au vieux Morne Rouge, son sommet escarpé, et face à la cabane érigée dans la pente au milieu des fougères arborescentes sombres. Derrière lui la falaise de roche volcanique surplombe les champs de cannes comme un grand oiseau noir. Le garçon s’est assis sur les rochers couverts d’étranges pétroglyphes sculptés par son grand-père il y a bien longtemps et il fixe de loin la silhouette obscure faite de planches et de paille qui composent la maison bizarre, intimidante, de son aïeul.

    La case du Vieux Céleste. Chaque fois que sa mère part à des journées de marche vers l’autre bout du Lac, le gamin en profite. Il bondit sur ses jambes. Il abandonne la crique et ses rues colorées, il file comme un fou à travers la forêt et en moins de deux heures il rejoint la cabane perdue et isolée. Ici tellement d’histoires l’attendent à chaque fois… et tellement d’énigmes.

    Le gosse fixe la case et revoit un instant les soirées solitaires à écouter le vieux qui racontait le monde au delà des montagnes qui encerclent le Lac ; la vieille lampe à sucre qui jetait sa grande ombre sur le perron cerné de rêves et de moustiques… Quand le vieux était jeune, il avait voyagé jusqu'au quartier de Shan, et même encore plus loin... Il aimait raconter les caravanes sans fin, les marchés et les fleuves. Parfois il restait sombre, il ne racontait rien et contemplait le ciel jusqu’au petit matin. 

 

    Pas de lumière ce soir. La veille lampe à sucre ne se balance pas. Le gamin s’est levé et se rapproche doucement. Le ciel dans son dos, Noé passe la porte en retenant son souffle. L’éclat pâle de la lune se glisse entre les planches et révèle un instant un bric à brac étrange au milieu d’un grand vide. Il n’y a plus grand’ chose dans la cabane en ruines. Siméon et ses filles sont venus tout vider il y a quelques jours. Les pêcheurs de la crique se sont tout partagé comme le veut la coutume. Il n’y a plus de meubles. Il reste juste une horloge que personne n’a prise parce qu’elle était trop lourde. Le froissement d'aile rapide d’un ravet frôle l’oreille du garçon qui se met à fouiller la pièce qui l’entoure. Noé retourne tout au milieu des moustiques ; des copeaux de bois secs et éparpillés, des outils esquintés, des filets, des pots vides… Mais il ne trouve rien, même dans les cachettes que lui seul connaît. 

    Qui a vidé ces trous et ces recoins secrets ?... Sûrement pas Siméon, il n’y a que les planches, l’absinthe et les bouteilles de rhum qui peuvent l’intéresser. Noé cherche de plus belle. Est-ce qu’ils sont encore là ? Est-ce qu’ils les ont trouvés ? Ils n’ont aucune idée de ce que valent ces choses qu’il est venu chercher… 

    Peut-être par ici… Il doit y avoir une planque derrière l’énorme souche où le vieux a sculpté une felouque étrange qu’il n’a jamais finie. Dans l’atelier obscur, Noé pousse du plus fort qu’il peut la souche de figuier. La souche reste sur place puis se dégage soudain jusqu’à heurter le mur… 

    Il n’y a rien dessous. Même pas le moindre trou. Soudain un grincement sourd fait tressaillir son ventre. La cabane a tremblé… L’enfant jette un regard sur la pièce vide et sombre. La souche qui a cogné a affaibli le mur rongé par les termites... Noé court comme un fou ! un pan de toit s’écroule ! Le gosse rampe sous des planches qui s’abattent sur lui, il se dégage et saute pour franchir la porte. Dehors la lune bascule. 

    Etalé sur le sol, le gamin essoufflé essuie d’un geste las le sang chaud sur sa joue. Il chasse la poussière et les copeaux de bois de ses locks emmêlées, puis il passe son doigt sur cette longue entaille qui laissera sa trace jusqu’à son dernier jour. Noé tourne le dos à la case brisée et laisse ses yeux humides traîner sur le ciel flou. La lune semble frémir avant d’être mangée par un nuage sombre. Tout est noir maintenant, comme dans le fond d’un four qu’un fantôme caché aurait doucement éteint… Les grenouilles minuscules ont cessé de chanter. Soudain Noé sursaute. 

    Des bruits de pas résonnent juste derrière lui. Une grande ombre approche, un sac dans la main. Sûrement un charpentier qui est venu piller ce qu’il reste de bois. Noé ignore la forme qui s’arrête dans son dos et il fixe la falaise qui plonge devant lui jusqu’aux grands champs de cannes et le Lac lointain.  

    — Cette lune est dangereuse. Murmure la voix profonde de l'homme derrière lui.

    Noé lève les yeux un instant vers la lune dont la lumière pâle peine à percer la brume. L’ombre se tourne lentement vers la case branlante cernée par les fougères. 

    — Tu vis tout seul ici ?

    Noé reste silencieux. Ce type est pas du coin. 

    — Il faut retaper ça… Tu habites dans ce truc ?

    — Non. C’est chez mon grand-père, rétorque le gamin dans un rapide coup d’œil vers la silhouette obscure qui observe la case. 

    — Qu’est-ce qu’il fait ton grand-père ? 

    — Rien du tout. Il est mort. 

    La forme fait quelques pas vers la porte d’entrée.  

    — Ca en fait des histoires qui s’envolent d’un coup… murmure l'homme en hochant une tête cachée par la nuit noire. 

    — Qu’est-ce que ça peut vous faire ? 

    Dans un haussement d’épaule, la silhouette s’éloigne vers la forêt obscure. Elle s’arrête un instant au bord de la falaise. 

    — Tu as vu cette lune ? 

    — Quoi ?... Qu’est-ce qu’elle a cette lune ?…

    — La Lune des Voyageurs… La revoilà enfin.  

    — Qu’est-ce que ça peut me faire ? Elle revient chaque année après la Lune des Sables. 

    — C’est important la lune. 

    L’homme a l’accent du coin, mais des intonations inconnues et lointaines qui éveillent en Noé un sentiment étrange. L'ombre se remet en route. 

    — Elle te suivra partout. Quel que soit ton chemin. 

    La voix s'est étouffée, les bruits de pas s’éloignent. 

    — D’où est-ce que vous venez ? Lance soudain Noé. 

    L’ombre ralentit un peu mais ne s’arrête pas. 

    — De l’autre bout du monde, si tu veux tout savoir. 

    — Jusqu’où vous êtes allé ? 

    — Plus loin que le soleil. 

    — Sérieusement. Jusqu’où ? Lance Noé d’une voix ferme et désabusée. 

    La forme a disparu au cœur de la forêt qui encercle le morne. Le type avait raison malgré tous ses mystères. Noé peste en fixant la case au toit crevé qui vient d’être vidée de toutes ses histoires, de toutes les veillées qui l'avaient emmené bien plus loin que la lune. Cette cabane impossible où Céleste a vécu presque comme un ermite depuis cette époque trouble où tout s’était brouillé entre sa fille et lui. 

    — Je te jure, je sais pas qui est ton père, Noé. Murmurait à chaque fois son grand-père quand il l'interrogeait. 

    — Bien sûr que si, tu sais. 

    — Si j'avais eu la chance de savoir qui c'est, je l'aurais démoli et jeté aux requins pour avoir rendu ta mère si malheureuse ! 

    Au fond de l’atelier, la silhouette du pêcheur se détournait, fouillait dans ses outils d’une main mal assurée. 

    — Quoi ? Qu'est-ce qu'il lui a fait ?! 

    — Il en a fait une ombre. L'ombre d'elle-même, c'est tout. Rien que pour ça j'espère que l'En-Ville l'a noyé. 

    Alors le vieil homme s'arrêtait de parler. Il rabotait son bois, sculptait des choses étranges, avec cet air mauvais qui montait dans ses yeux, noir comme les cyclones qui avalent d’un coup le ciel tout entier. 

    Dans ces heures de silence, le gamin s’asseyait dans l’ombre gigantesque de l’établi, fixait les mains du vieux d’où sortaient peu à peu d’improbables merveilles malgré toute la colère qui bouillonnait en lui. Des animaux lointains, des navires inconnus sculptés dans le bois sombre.

    — T'es un petit gars intelligent et t’iras bien plus loin que tous ces ababas qui font rien de leurs jambes et de leurs dix doigts, finissait-il par marmonner en guise de réconciliation tandis que les étoiles s’effaçaient doucement.   

    — Jusqu’où j’irai ? 

    — Beaucoup plus loin que moi. C'est certain.  

    Noé restait perplexe. Mais le sourire du vieux ramenait le soleil dans la petite pièce et il partait fouiner dans une de ses cachettes d’où il sortait chaque fois une de ces choses anciennes que lui seul possédait à des lieues à la ronde : ces étranges tas de feuilles constellées de symboles et reliées de cuir sombre...  

    Céleste en avait trois. Noé les connaissait dans leurs moindres recoins, comme son propre jardin, même si certains signes à moitié effacés demeuraient des mystères que seul le vieux Céleste était capable de déchiffrer. 

    Il s’était mis en tête d’enseigner à l'enfant le sens parfois secret des anciens alphabets qui jalonnent les routes. Des histoires de chasseurs, de sourciers, de sécheresses, s’éveillaient sur ces pages sous ses yeux fascinés. De dangereux voyages. Certaines histoires par contre ne s’éveilleraient jamais. Leur langue était trop vieille même pour son grand père qui s'amusait parfois à tout réinventer. 

 

    Au bout des champs de cannes, au fond de la vallée, les lumières ont grandi et se sont allumées comme des constellations sur les plages et les criques. La Lune des Voyageurs a grimpé dans le ciel et elle frôle à présent l'amas lointain d'Orion. 

    — Noé, où tu étais ?... 

    L’enfant tourne sa tête vers la voix de Yesmine. Elle vient d’avoir douze ans cette année elle aussi ; elle attache rapidement ses beaux cheveux épais comme un feu de broussaille, légèrement essoufflée, et s’assoit près de lui. 

    — Comment tu t’es fait ça ? 

    Noé ne répond pas. De toutes façons Noé ne dira pas un mot s’il n’en a pas envie, c’est un gamin secret ; têtu comme quatre mules. Yesmine regarde la plaie qui traverse la joue cuivrée de son ami.

    — On dirait un Pirate du Fleuve… murmure la gamine dans un sourire tendre et délicieusement  moqueur.  Comment tu t’es fait ça ?

    Noé se lève lentement, s’engage sur le sentier qui longe la falaise. Yesmine le suit d’un pas rapide et décidé. 

    — Je cherchais quelque chose, murmure le garçon. 

    — Quoi ? Qu’est-ce que tu cherchais ? 

    Noé ne répond pas, il presse le pas. 

    — Noé tu cherchais quoi ? 

    — Rien, je cherchais des livres.

    — Céleste avait des livres ?...

    Noé ne l’écoute plus. Au fond de la vallée, des coups puissants résonnent, de plus en plus intenses. Des tambours profonds répondent un peu plus loin… Deux silhouettes de gamins se ruent vers lui en bas, sur le sentier étroit qui descend vers la côte. Modeste et Ti-Couteau sont montés eux aussi, moins rapides que Yesmine, ils sont surexcités et leurs cris déchainés résonnent dans la brume. 

    — Vini ! Vini Noé ! Ou pé pa raté sa !! 

    Yesmine attrape la main de Noé et l’entraîne. Des sons profonds remontent du rivage où de nombreuses torches s’allument dans le noir. 

    — Qu’est-ce qui se passe en bas ?

    — Il est revenu, Noé... Il paraît qu’il est là !

 

    — Qui ? 

    — Dans quel monde tu vis ?! Tout le monde parle de ça ! murmure la belle Yesmine en l’entraînant plus vite.

 

    Noé ne l’entend plus. La crique entière gronde. L'appel furieux des conques, les souffles des lambis, répondent au fracas des tambours lointains. Depuis plus de quatre ans et le dernier cyclone, l’immense quartier créole n'avait plus résonné comme ça.