Où et quand cette histoire a bien pu commencer ? Etait-ce quand les fantômes qui se cachaient partout sont sortis de la nuit ? Quand le ciel s’est éteint ? 

     C’était encore avant. Maintenant que je suis là, je peux tout raconter. Je regarde le vide qui me regarde. Les guerres silencieuses. Les volcans qui explosent. Cette foutue lumière verte qui brûle et qui s’agite partout autour de moi, qui veut tout avaler. Peu importe. Tout est vrai. Aussi vrai que je m'appelle Yash. Aussi vrai que la mémoire du monde s’est effacée. 

       Maintenant que je suis tout je peux tout raconter. Toutes les graines sont semées. Elles s'appellent Jolt, Ayasha, Braise, Ouma, Aza, Noé...

       Il ne manque plus que l’eau qui les fera germer. 

LIVRE I

 
 

           Nuit grise

          La neige a recouvert l'horizon tout entier. Une petite silhouette sombre court dans la rue froide battue par les flocons. Elle bondit, elle file, remonte sa capuche dans laquelle la neige tente de s’engouffrer. Les façades brouillées des riads endormis s’effacent derrière elle. Le fleuve est enfin là. D’immenses quais blancs s’approchent ; l'ombre légère surgit dans les flocons, dérape dans la pente et part comme un oiseau sur les rives enneigées. 

 

          Une foule de porteurs de sacs de farine s’active devant elle comme une foule de fantômes. Ses pieds nus et brûlants commencent à ralentir. La petite fille avance, son visage noyé dans l’ombre de sa capuche ; ses yeux noirs obstinés se posent sur les felouques, les barques, les pirogues qui tanguent sur l’eau sombre.

 

          Dans sa petite main noire trois pierres rouges s’entrechoquent comme trois braises étranges. Le grondement du fleuve est devenu immense. Un barrissement obscur résonne dans la nuit grise. La gamine se faufile entre de longs filets figés par le grand froid. Un grondement étouffé se rapproche derrière elle, puis de tous les côtés. Ils sont là… Son ombre pâle bondit puis se volatilise.

 

          Sur les quais, un vieil homme voûté grimpe dans sa pirogue et s’apprête à partir. L’enfant surgit soudain des vapeurs qui l’entourent et s’assoit derrière lui. L’homme sursaute et brandit sa pagaie dans un mouvement brusque. 

 

          La jeune silhouette lui tend une poignée de graines pâles. L’homme surpris les observe et hésite un instant. 

          — Je trouverai quelqu’un d’autre si tu ne les veux pas. 

          Le vieil homme les empoche et se met à ramer presque sans réfléchir. La petite fille soupire et regarde de loin les quais blancs qui s’éloignent et qui sont avalés rapidement par la brume.  

          — Où je dois t’emmener ?… 

          La gamine se retourne et fixe le dos noueux du vieux guide méfiant qui rame vigoureusement dans l’eau tumultueuse.

          — Vers le Sud.

          — Où au Sud ?… Ca veut rien dire le Sud…  

          — A Dem-Sh’sa. 

          L’homme s’arrête de ramer. 

          — Tu plaisantes ?!… 

          — Pas du tout. 

          L’air envahi de brume semble se réchauffer. L’homme jette un coup d’oeil vers les rivages voilés qu’ils viennent de laisser, leurs lumières floues, fragiles ; puis son regard se tourne vers le cours d'eau plus noir que les pires nuits sans lune. 

          — Je n’irai pas là bas, murmure le vieil homme en faisant brusquement bifurquer sa pirogue. Je te dépose en face. 

          — Je te payerai plus cher. 

          La jeune voix est froide. Le vieux tourne sa tête, les yeux noirs le transpercent. 

          — Tout le monde évite cette ile. Je n’irai pas là bas. 

          La fillette s’est levée, sa main sombre lui tend une graine d'autrefois qui a l’air encore bonne… Le sang monte aussitôt dans les tempes de l’homme… sa main nerveuse attrape délicatement la graine, l’approche de ses yeux qui frémissent un instant. 

          — Il faut qu’on aille plus vite, murmure la gamine. 

          L’homme empoche la semence d’une main presque tremblante. D’un coup de rame brutal, la pirogue prend le large. La gamine se rassoit. Un soleil blanc et fort commence à se hisser derrière les brouillards. 

          — Qui es-tu ? grogne l'homme sensiblement inquiet en se tournant vers elle. 

          — Mêle-toi de tes affaires. 

          La petite fille lui tend une deuxième graine dans un regard obscur. La main ridée l'attrape et la glisse dans l’ombre de son manteau troué comme s'il s'agissait d'une pierre brûlante. 

          — Où tu as volé ça ?!…

          — Nulle part. C'est à moi.   

          L’homme crache dans le fleuve en détournant ses yeux. 

          — D'où tu sors pour trimballer tout ça ?

          — De nulle part. 

          L'homme hausse les épaules et secoue sa vieille tête avec lassitude. L'air chaud et humide qui entoure la pirogue est devenu brûlant. Le soleil agressif vibre derrière la brume comme une tâche de sang. La gamine a tourné ses yeux noirs vers d'immenses marais cernés de roseaux flous qui se balancent au loin.

          — Personne vient de nulle part, murmure le vieux guide en tirant sur sa rame.

          L'enfant lève un visage intimidant vers lui. L'homme crache dans l'eau grise une nouvelle fois. Pendant quelques secondes il arrête de ramer. De grands rochers approchent, pâles et fantomatiques… La fille garde ses yeux rivés sur le passeur qui lui tourne le dos. L'homme replonge sa rame tout en jetant vers elle un regard où le trouble vient de s’enraciner. 

          — Il faut qu'on aille plus vite... murmure la gamine.  

 

         La Lune des Voyageurs

        La nuit est déjà là. Les silhouettes immenses des figuiers, des banians et des frangipaniers ont fini d'effacer les lumières lointaines qui scintillent dans la crique. Une moiteur lourde a rempli tout l’espace et l’air semble épais et rempli de fantômes qu’on peut presque toucher. Noé court. Ses pieds nus accélèrent pour franchir la toute dernière côte et laisser derrière eux la rumeur gigantesque de la forêt ancienne et ses millions d’insectes. 

        Enfin. A bout de forces, l'enfant s’arrête lentement face au vieux Morne Rouge, son sommet escarpé, et face à la cabane érigée dans la pente au milieu des fougères arborescentes sombres. Derrière lui la falaise de roche volcanique surplombe les champs de cannes comme un grand oiseau noir. Le garçon s’est assis sur les rochers couverts d’étranges pétroglyphes sculptés par son grand-père il y a bien longtemps et il fixe de loin la silhouette obscure faite de planches et de paille qui composent la maison bizarre, intimidante, de son aïeul.

        Le gosse fixe la case et revoit un instant les soirées solitaires à écouter l'ancien qui racontait le monde au delà des montagnes qui encerclent le lac ; la vieille lampe à sucre qui jetait sa grande ombre sur le perron cerné de rêves et de moustiques. Quand le vieux était jeune, il avait voyagé jusqu'au quartier de Shan, et même encore plus loin... Il aimait raconter les caravanes sans fin, les marchés et les fleuves. Parfois il restait sombre, il ne racontait rien et contemplait le ciel jusqu’au petit matin. 

 

        Pas de lumière ce soir. La veille lampe à sucre ne se balance pas. Le gamin s’est levé et se rapproche doucement. Le ciel dans son dos, Noé passe la porte en retenant son souffle. L’éclat pâle de la lune se glisse entre les planches et révèle un instant un bric à brac étrange au milieu d’un grand vide. Il n’y a plus grand’ chose dans la cabane en ruines. Siméon et ses filles sont venus tout vider il y a quelques jours. Les pêcheurs de la crique se sont tout partagé comme le veut la coutume. Il n’y a plus de meubles. Il reste juste une horloge que personne n’a prise parce qu’elle était trop lourde. Le froissement d'aile rapide d’un ravet frôle l’oreille du garçon qui se met à fouiller la pièce qui l’entoure. Noé retourne tout au milieu des moustiques ; des copeaux de bois secs et éparpillés, des outils esquintés, des filets, des pots vides… Mais il ne trouve rien, même dans les cachettes que lui seul connaît. 

        Qui a vidé les trous et les recoins secrets ?... Sûrement pas Siméon, il n’y a que les planches, l’absinthe et les bouteilles de rhum qui peuvent l’intéresser. Noé cherche de plus belle. Est-ce qu’ils les ont trouvés ? Ils n’ont aucune idée de ce que valent ces choses qu’il est venu chercher… 

        Peut-être par ici… Il doit y avoir une planque derrière l’énorme souche où le vieux a sculpté une felouque étrange qu’il n’a jamais finie. Dans l’atelier obscur, Noé pousse du plus fort qu’il peut la souche de figuier. La souche reste sur place puis se dégage soudain jusqu’à heurter le mur… 

        Il n’y a rien dessous. Même pas le moindre trou. Soudain un grincement sourd fait tressaillir son ventre. La cabane a tremblé… L’enfant jette un regard sur la pièce vide et sombre. La souche qui a cogné a affaibli le mur rongé par les termites... Noé court comme un fou ! un pan de toit s’écroule ! Le gosse rampe sous des planches qui s’abattent sur lui, il se dégage et saute pour franchir la porte. Dehors la lune bascule. 

        Etalé sur le sol, le gamin essoufflé essuie d’un geste las le sang chaud sur sa joue. Il chasse la poussière et les copeaux de bois de ses locks emmêlées, puis il passe son doigt sur cette longue entaille qui laissera sa trace jusqu’à son dernier jour. Noé tourne le dos à la case brisée et laisse ses yeux humides traîner sur le ciel flou. La lune semble frémir avant d’être mangée par un nuage sombre. Tout est noir comme au fond d’un four qu’un fantôme caché aurait doucement éteint… Les grenouilles minuscules ont cessé de chanter. 

        L'enfant sursaute. Des bruits de pas résonnent juste derrière lui. Une grande ombre approche, un sac dans la main. Sûrement un charpentier qui est venu piller ce qu’il reste de bois. Noé ignore la forme qui s’arrête dans son dos et il fixe la falaise qui plonge devant lui jusqu’aux grands champs de cannes et le lac lointain.  

        — Méfie-toi de cette lune… murmure la voix profonde de l'homme derrière lui.

        Noé lève les yeux un instant vers la lune dont la lumière pâle peine à percer la brume. L’ombre se tourne lentement vers la case branlante cernée par les fougères. 

        — Tu vis tout seul ici ?

        Noé reste silencieux. Ce type est pas du coin. 

        — Il faut retaper ça… Tu habites dans ce truc ?

        — Non. C’est chez mon grand-père, rétorque le gamin dans un rapide coup d’œil vers la silhouette obscure qui observe la case. 

        — Qu’est-ce qu’il fait ton grand-père ? 

        — Rien du tout. Il est mort. 

        La forme fait quelques pas vers la porte d’entrée.  

        — Ca fait pas mal d’histoires qui s’envolent d’un coup, murmure l'homme en hochant une tête cachée par la nuit noire. 

        — Qu’est-ce que ça peut vous faire ? 

        Dans un haussement d’épaule, la silhouette s’éloigne vers la forêt obscure, puis s’arrête un instant au bord de la falaise. 

        — Tu as vu cette lune ? 

        — Quoi ?... Qu’est-ce qu’elle a cette lune ?…

        — La Lune des Voyageurs… La revoilà enfin. 

        — Elle revient chaque année. Qu’est-ce que ça peut me faire ?…  

        — C’est important la lune, réplique la voix grave qui se remet en route. Elle te suivra partout. Elle peut t’emporter loin…

        Noé fronce les sourcils. L’homme a l’accent du coin mais des intonations étrangement lointaines. 

        — D’où est-ce que vous venez ? demande soudain Noé. 

        L’ombre ralentit un peu mais ne s’arrête pas. 

        — De l’autre bout du monde. 

        — Où ça à l’autre bout ?…

        — Plus loin que le soleil. 

        — Sérieusement. Jusqu’où ? lance Noé d’une voix ferme et désabusée. 

        La forme a disparu au cœur de la forêt qui encercle le morne. Le type avait raison malgré tous ses mystères. Noé peste en fixant la case au toit crevé qui vient d’être vidée de toutes ses histoires, de toutes les veillées qui l'avaient emmené bien plus loin que la lune. Cette cabane impossible où Céleste a vécu presque comme un ermite depuis cette époque trouble où tout s’était brouillé entre sa fille et lui. 

        — Je te jure, je sais pas qui est ton père, Noé, murmurait à chaque fois son grand-père quand il le harcelait. 

        — Bien sûr que si, tu sais. 

        — Si j'avais eu la chance de savoir qui c'est, je l'aurais démoli et jeté aux requins ! 

        — Quoi ? Qu'est-ce qu'il lui a fait ?! 

        Au fond de l’atelier, la silhouette du pêcheur se détournait, fouillait dans ses outils d’une main mal assurée. 

        — Il en a fait une ombre. L'ombre d'elle-même, c'est tout. Rien que pour ça j'espère que l'En-Ville l'a noyé. 

        Alors le vieil homme s'arrêtait de parler. Il rabotait son bois, sculptait des choses étranges, avec cet air teigneux, mauvais comme ces cyclones qui avalent d’un seul coup le ciel tout entier. 

        Dans ces heures de silence, le gamin s’asseyait dans l’ombre gigantesque de l’établi, fixait les mains du vieux d’où sortaient peu à peu d’improbables merveilles malgré toute la colère qui remuait en lui. Des animaux lointains, des navires inconnus sculptés dans le bois sombre. Le garçon s’endormait au milieu des copeaux, bercé par le frottement incessant des outils. 

        — T'es un petit gars intelligent et t’iras bien plus loin que tous ces ababas… marmonnait son grand-père en guise de réconciliation à l’heure où les étoiles tiraient leur révérence dans la fenêtre sale.   

        — Jusqu’où j’irai ? 

        — Beaucoup plus loin que moi. C'est certain.  

        Noé restait perplexe. Mais le sourire du vieux ramenait le soleil dans la petite pièce et il partait fouiner dans une de ses cachettes d’où il sortait chaque fois une de ces choses anciennes que lui seul possédait à des lieues à la ronde : ces étranges tas de feuilles constellées de symboles et reliées de cuir sombre...  

        Céleste en avait trois. Noé les connaissait dans leurs moindres recoins, comme son propre jardin, même si certains signes à moitié effacés demeuraient des mystères que seul le vieux Céleste était capable de déchiffrer. 

        Il s’était mis en tête d’enseigner à l’enfant le sens parfois secret des anciens alphabets qui jalonnent les routes. Des histoires de chasseurs, de sourciers, de sécheresses, s’éveillaient sur ces pages sous ses yeux sidérés. De dangereux voyages. Certaines histoires par contre ne s’éveilleraient jamais. Leur langue était trop vieille même pour son grand-père qui s'amusait parfois à tout réinventer. 

 

        Au bout des champs de cannes, au fond de la vallée, les lumières ont grandi et se sont allumées comme des constellations sur les plages et les criques. La Lune des Voyageurs a grimpé dans le ciel et elle frôle à présent l'amas lointain d'Orion. 

        — Noé, où tu étais ?... 

        L’enfant tourne sa tête vers la voix de Yesmine. Elle vient d’avoir douze ans cette année elle aussi ; elle attache rapidement ses beaux cheveux épais comme un feu de broussaille, légèrement essoufflée, et s’assoit près de lui. 

        — Comment tu t’es fait ça ? 

        Noé ne répond pas. De toutes façons Noé ne dira pas un mot s’il n’en a pas envie, c’est un gamin secret ; têtu comme quatre mules. Yesmine regarde la plaie qui traverse la joue cuivrée de son ami.

        — On dirait un Pirate du Fleuve… murmure la gamine dans un sourire tendre et délicieusement  moqueur. Comment tu t’es fait ça ?

        Noé se lève lentement, s’engage sur le sentier qui longe la falaise. Yesmine le suit d’un pas rapide et décidé. 

        — Je cherchais quelque chose, murmure le garçon. 

        — Quoi ? Qu’est-ce que tu cherchais ? 

 

        Noé ne répond pas, il presse le pas. 

        — Noé tu cherchais quoi ? 

        — Rien, je cherchais des livres.

        — Céleste avait des livres ?...

        Noé ne l’écoute plus. Au fond de la vallée, des coups puissants résonnent, de plus en plus intenses. Des tambours profonds répondent un peu plus loin… Deux silhouettes de gamins se ruent vers lui en bas, sur le sentier étroit qui descend vers la côte. Modeste et Ti-Couteau sont montés eux aussi, moins rapides que Yesmine, ils sont surexcités et leurs cris déchainés résonnent dans la brume. 

        — Vini ! Vini Noé ! Ou pé pa raté sa !! 

        Yesmine attrape la main de Noé et l’entraîne. Des sons profonds remontent du rivage où de nombreuses torches s’allument dans le noir. 

        — Qu’est-ce qui se passe en bas ?

        — Il est revenu, Noé... Il paraît qu’il est là !

        — Qui ? 

        — Dans quel monde tu vis ?! Tout le monde parle de ça !…

 

        Noé ne l’entend plus. La crique entière gronde. L'appel furieux des conques, les souffles des lambis, répondent au fracas des tambours lointains. Depuis plus de quatre ans et le dernier cyclone, l’immense quartier créole n'avait plus résonné comme ça. 

 

         L’Ajoupa 

 

        Dans la grande Ajoupa, tout au fond de la crique, une foule bigarrée ne cesse de gonfler... Noé franchit l’entrée précédé par Yesmine et il scrute froidement cette assemblée étrange qui aura tout rempli dans moins d’une minute… Même son oncle Siméon a fermé sa taverne et il est déjà là avec tout le rivage. Même les pires solitaires ont déserté leurs cases perchées sur les collines et sont venus se perdre au fond de ce vacarme. Certains se sont tassés sur les tas de filets, d’autres se sont hissés partout sur la charpente où leurs pieds se balancent au dessus d’une mer de têtes et de chapeaux impatients et surexcités… Entre les jambes immenses des pêcheurs de requins, les gamins se faufilent, ils glissent et se bousculent, cherchent la meilleure place dans la lumière fragile des lampes à mélasse.

        Les tambours déchaînés des tambouyés s’approchent et recouvrent le chant des grenouilles nocturnes. Au milieu de la salle, un flutiste a grimpé sur un chariot branlant et souffle comme un diable sa mazurka créole. Mais ce n'est pas pour lui que tout le monde s'entasse. Dans la tiédeur du soir un mot puissant résonne loin au dessus des autres : « Micanor ! »… « Micanor-le-Diseur ! » Le Conteur ! « Le Frère de la Route » « Le Fils de la Lune », celui que les quartiers appellent « Ganaayak »… L’étrange gamin fugueur parti à la recherche des mémoires du monde est enfin de retour... Après mille marées et autant de détours. 

        Noé passe comme il peut entre les corps fébriles et tente de distinguer celui dont tout le monde parle. L’homme est assis par terre au milieu de la salle. La même carrure que l'ombre qu’il a croisée ce soir. Une barbe grisonnante recouvre son visage aiguisé et halé par les années de marche ; sur sa tête pendent et s’emmêlent de très longues dreadlocks, comme une étrange couronne. Ses yeux semblent remplis et surtout endurcis de tout ce qu'ils ont vu. Des bracelets bizarres pendent à ses poignets. Il a posé son sac et ôté ses sandales. Mais l'homme ne dit rien depuis qu'il est ici. Son regard s'est tourné vers l'eau sombre et les vagues, les plages noires étalées sous un chaos d'étoiles. Vingt ans... Non... Vingt cinq ans... à peu près trois cents lunes qu'il n'avait pas senti le parfum enivrant, salé, des algues mêlées au sable au fond de ses narines. L'homme se tourne distraitement vers la multitude floue qui encercle sa tête. Il se racle la gorge. Crache dans un mouchoir. Finalement sa voix grave retentit et éteint aussitôt la rumeur de la foule. 

 

        — La Lune des Voyageurs nous a tous réunis… Je remercie l’En-Ville…  

        Le monde entier s’est tu, les gamins, les adultes et même les moustiques. 

        — Cette lune m'a emporté... Elle m'a enfin rendu... Profitons de la nuit avant qu’elle ne me jette sur une nouvelle route...

        L’homme reste silencieux pendant quelques secondes. Dans l’obscurité moite, l’Ajoupa toute entière retient sa respiration tandis qu’il lève la tête et ouvre enfin sa bouche pour crier les paroles que tout le monde attend,  un prodigieux : 

        — Yéééééé Krik ! 

        Un frisson de bonheur traverse l’assemblée qui répond en criant : 

        — Yééé krak !!!! 

        — Yé Misticric ?!! 

        — Yé Misticrac !!!!!!!  Hurle une foule désormais déchaînée.  

        — Est-ce que la cour dort ??!!!

        — Non la cour ne dort pas !!!

        — Est-ce que la cour dort ??!!!!!!!!!!!!

        Le conteur se redresse, l’assemblée est électrisée. L’euphorie se propage.

        — Non la cour ne dort pas !!! hurlent toutes les voix.

        — Krik !!!! rugit le voyageur en se levant lentement.  

        — Krak !!!!! braille la foule d’une seule voix.   

        Le Conteur est debout et laisse un long frisson lui traverser l’échine. L’assemblée est à lui. Les mots ont été dits. La parole va pouvoir s’installer et monter en spirale vers les feux des étoiles. Le Diseur se retourne en refermant les yeux. Juste devant ses pieds, des gamins se tortillent et se tordent le cou pour ne pas perdre une miette du récit qui débute. Un silence si profond qu’on entendrait voler la moindre luciole a envahi la salle. Le conteur murmure… 

        — Vous le savez, l’En-Ville est immense.

        Les gamins devant lui ravalent leur salive. L’assemblée se rapproche et se tasse un peu plus.

        

        — Et elle n’a pas de fin !…

        Une phrase entendue et tellement entendue… mais dont personne ici n’a jamais eu envie de mesurer le sens. Comme souvent, les regards se remplissent de questions perturbantes et de doutes.

        — Croyez-moi… Si comme moi vous l’aviez parcourue en tous sens, vous en seriez certains… Vous auriez le vertige.

        Une vieille femme aux yeux gris et bridés rallume nerveusement sa pipe. 

        — Partout sur l’horizon ! Quelque soit le chemin. Vous pourriez l’arpenter pendant toute une vie, déchirer mille semelles, épuiser mille chevaux, assoiffer mille dromadaires…  

        Au premier rang, les enfants lèvent des yeux troublés vers sa silhouette immense.  

        — Sur ma route j’ai vu la lune grandir et s’effacer des centaines de fois, et l’En-Ville était toujours là. De Jaipur à Mala Moskva, du Quartier Sumer au Quartier Brazza, du Souk aux collines sauvages de Kievgorod, d’Albuquerque à Mada, de Tashkent à Krakow !… J’ai suivi des chemins sinueux et cachés… Des routes surpeuplées et larges… J’ai remonté les cours d’eau et l’immensité des fleuves… J’ai vu les marchés d’épices de Timbouktou, les éblouissants marchés de soie de Mysore... J’ai vu les tours de verre et d’acier de la Dollarside, la silhouette enneigée du volcan au Quartier Myiagi… Au bout d’une ruelle, j’ai même pu entrevoir la lueur de souffre du Quartier Interdit…

        Une ombre passe sur le visage anguleux du conteur puis va glisser lentement sur la foule qui l’écoute.

        — Chaque quartier que je laisse en révèle à chaque fois dix autres… Elle est là. Derrière chaque horizon, derrière chaque montagne. Toujours là… Même les très vieux conteurs que je croise parfois et qui ont voyagé tellement plus loin que moi, n’ont trouvé que l’En-Ville. C’est pourquoi je me permets de dire aujourd’hui qu’elle n’a pas de fin, Yééé Kriiik !!!!!!   

        — Yé Kraak !! 

        — Yé Misticric ?!  

    

        — Yé Misticrac !!!!  

        Le conteur se recule et semble tendre l’oreille… 

        — A présent l’entendez-vous ?... 

        L’Ajoupa toute entière tend l’oreille à son tour.  Le silence qui l'habite devient encore plus grand, mais dans tous les esprits résonne désormais la rumeur fantasmée des routes et des foules.  

        — Son cœur bat… Elle respire… L’En-Ville est bien vivante… 

        Soudain une petite voix émerge du silence :

    

        — Pourquoi elle est vivante ?... lance le plus jeune gamin assis devant ses pieds. 

        — Si tu voyages un jour, tu comprendras alors combien elle est vivante !… murmure le conteur en se tournant vers lui. Nos cœurs battent dans le sien. C'est la somme de nous tous...

        Le gosse garde ses yeux fixés sur lui… Il a à peine cinq ans et aurait préféré une réponse plus concrète. Face à lui, le conteur ne peut s’empêcher de tenter de deviner à qui sont ces enfants qu’il n’a jamais vu naître. Ce petit ressemble comme deux goutes de rhum à ce fou de Darius qui n’avait que dix ans à l’époque de son départ. Le même en un peu plus petit… 

        Un sourire amusé, presque mélancolique, se dessine sur les lèvres du voyageur. 

        — Comment tu t’appelles ?

        — Couteau…  

        Le sourire du conteur grandit, il n’y a effectivement que ce fou de Darius pour appeler son fils ainsi.

        — Ti-Couteau... Rectifie en riant un garçon d’environ quinze ans aux joues bien généreuses comme deux christophines. Le regard du conteur remonte lentement et se pose sur lui.

         —Et toi qui es-tu ?... Le fils de Mathurin peut-être ?... Je suis prêt à parier qu’il t’a appelé Modeste.

 

        — Comment vous savez ça ?!… Murmure l’adolescent en ouvrant de grands yeux ainsi qu’un infernal sourire dans lequel le conteur reconnaît celui de Mathurin qui avait dix-sept ans quand il était parti. 

        — Mmmm… Hé bien Ti-Modeste, les conteurs aiment deviner les choses… Et ils sont obligés d’en déduire beaucoup pour trouver leur chemin dans cette En-Ville sans fin…

 

        — Pourquoi elle aurait pas de fin ? L’interrompt brusquement Noé, assis près de Modeste.  

 

        L’imposant voyageur laisse glisser ses yeux sur ce troisième gamin qu’il vient de reconnaître. C’est lui qu’il a croisé en haut du Morne Rouge. L’homme observe les yeux verts, le visage cuivré, ses cheveux roux-dorés tressés en petites locks drues et ébouriffées. A qui est ce gamin ? Vraiment aucune idée. Peut-être à cette fille, belle comme une flamme qui vivait près du puits… La fille du charpentier Céleste. 

        — Pourquoi elle aurait pas de fin ? réitère Noé. 

        L’homme observe la plaie qui court sur la joue gauche du garçon entêté.  

        — C’est là toute la question. 

        Le gamin ne lâche pas le regard intimidant de l’homme. 

 

        — Peut-être que personne a jamais voyagé assez loin pour découvrir sa fin. Murmure le garçon dans un regard sombre.

 

        L’homme s’accroupit lentement face à lui. Un sourire se dessine sur le visage ridé.

 

        — Allez Noé c’est bon !!... Laisse-le conteur conter !... crie un adolescent accroupi parmi d’autres sur un tas de filets.

        Assise un peu plus loin, Yesmine pose un œil foudroyant vers la silhouette floue qui vient de s’exprimer. De son côté, Noé continue de fixer le conteur comme s’ils étaient seuls au monde.  

        — Chaque chose a une fin, des limites, j’en conviens... Mais l’En-Ville n’en a plus. Elles ont disparu… murmure l’homme au garçon. Même moi j’ai souvent bien du mal à y croire tellement ça peut paraitre étrange. 

        — Elles sont bien quelque part ces limites. 

        — Si elles sont quelque part alors c’est certainement dans le passé… Pour nous le seul moyen d’entrevoir ces limites serait de commencer par le commencement. Mais je n'ai pas d'histoires qui remontent aussi loin... 

        — Comment ça aussi loin ? crie un jeune homme noyé au milieu de la foule. 

        — Avant même l’En-Ville… murmure le Conteur qui se relève lentement. 

        Une femme au regard ardent et aux cheveux tressés l’interpelle depuis la haute poutre où elle est assise. 

        — Parce que toi tu prétends qu'il y avait quelque chose avant l'En-Ville ?...

        Le conteur lève la tête vers la femme.

        — Il n’y a que les idiots et les mauvais conteurs pour prétendre que l’En-Ville a toujours été là. Le gamin a raison : toute chose a une fin et un commencement. 

        — Et qu'est-ce que tu en sais ?! lance un pêcheur fébrile. 

        Le sourire du conteur fait place à un visage obscur.

        — Ce que je sais c’est qu’il y avait un autre monde avant le nôtre… Mais aucun d’entre nous ne peut l’imaginer…

        Piquée dans ses principes et sa curiosité, la petite assemblée commencent à trépigner… Personne n'a entendu d'histoires qui parle de cet avant, même pas les anciens. Une rumeur grandit dans la foule qui commence à se sentir frustrée, le conteur en a déjà trop dit ou alors pas assez... Et il le sait bien.

        Aussitôt, le Diseur fait gronder sa voix grave pour les canaliser :

        — Mes amis est-ce que la cour dort ?!!...

        Les yeux perdus dans la contemplation d’une voluptueuse coupeuse de cannes, un pêcheur de requins laisse tomber la bouteille qu’il s’apprêtait à boire. 

    — Messieurs-Mesdames est-ce que la cour dort ?!!!!!  (Le conteur fait un tour sur lui-même dans un rugissement.)  Est-ce que la cour dort ?!!!!! Est-ce que la cour dort ?!!...

       — Non la cour ne dort pas !!!   

        Une partie de la foule se redresse, les tambouyés se lèvent et ils malmènent les peaux à peine refroidies de leurs puissants tambours dans un fracas d’orage. Pendant ce court instant, le conteur laisse entrer toute cette fureur en lui, il s’enivre du bruit. 

        — Qu’est-ce qu’il y avait avant ?!... crie à son tour Yesmine qui est venue s’asseoir à côté de Noé. 

 

        Sous l’Ajoupa, la même question résonne bientôt sur toutes les bouches.  

        Sujet glissant… Brûlant… Comme ouvrir une porte sur des dizaines de routes emmêlées et obscures… Et surtout sur le vide. Amusé, le conteur qui les a conduits là se tourne dans la clameur confuse, il sort une gourde de son sac et boit en les laissant crier. Les insultes vont pleuvoir dans moins d’une minute. 

        — Très bien je vais vous dire ce qu’il y avait avant. Du moins ce que j'en sais. 

        Le silence revient presque dans la seconde et la foule se rassoit parcourue d’un frisson.  

        — Ce n'est pas une histoire, mais les bribes oubliées de chants et de poèmes dont certains sont restés... Les conteurs qui se croisent ont chacun leur version et n'en parlent qu'entre eux... Ils la racontent rarement à la foule le soir... Peut-être parce que la foule n'a pas envie d'y croire. En tout cas c’était il y a bien longtemps… Et depuis la mémoire de l'En-Ville s'est beaucoup effacée... Avant la Première Aube, vous vous imaginez !… Tout était différent. Ce n'était pas la lune qui rythmait les années. A « l’automne » succédait « l’hiver ». Au « printemps » succédait « l’été »… Mais ces cycles anciens et le sens de ces mots se sont progressivement brisés. L’inconscience des Hommes avait lentement détruit les derniers équilibres. Tout allait basculer et changer à jamais.  

 

        — Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?...  Souffle un jeune pêcheur, le visage troublé.

 

        — Les chants les plus anciens racontent que la fin de ce monde est d’abord venue lentement… Puis d’un matin à l’autre, tout s’est précipité. Quatre saisons se sont mêlées et emmêlées. La surface de l’eau s’est réveillée, les vents se sont laissés aller !… Les hommes n’avaient pas respecté la Terre. Des jours sombres sont arrivés. 

 

        Modeste fronce les sourcils mais au fond de lui-même il se sent envahi par une angoisse plus lourde, sournoise et implacable qui lui glace le sang.

 

        — Même le soleil là haut ne pouvait plus percer… 

 

        Le conteur se rassoit sans quitter des yeux sa petite assemblée, puis son regard se perd sur la haute charpente. 

        — Pourtant il y avait bien dû y avoir des signes… Sûrement de nombreux signes… Mais vous savez, l’Homme est le seul animal capable de les ignorer… 

        Le conteur se redresse et se lève brusquement. Les tambouyés sursautent.    

        — C’est pourquoi il y a eu les colères de la terre et du vent ! L’eau qui submergea tout ! Les années sans soleil avant le Grand Silence ! La cendre des volcans réveillés par nos guerres avait noyé le ciel… Les océans obscurs n’étaient plus que poison, ils charriaient les navires des derniers survivants, les peuples réfugiés qui finirent par s’échouer sur ces nouvelles terres. 

 

    Etaient-elles là avant ?...  Ou avaient-elles surgi de ce chaos immense ? La Terre avait fini par changer de visage au point que ses enfants n’arrivaient même plus à la reconnaitre... Sur ces rivages perdus, l’Humanité choquée ne savait plus parler. Elle s’est mise à errer sur ces terres souillées où plus rien ne poussait. Sur ce ventre brûlant où tout s’est reconstruit, où tout s’est mélangé. Sous un ciel noir comme l’encre.

        Dans l’Ajoupa, ceux qui étaient encore debout s’assoient dans le plus grand silence. 

      — Sur ces nouvelles terres, stériles, empoisonnées, l’Humanité perdue réapprend à parler… A tracer les premiers chemins pour atteindre les premiers puits. Mais ces foules se déchirent, rongées par la famine et par la maladie… Or, pendant tout ce temps, quelque chose se construit. Dans la nuit et dans les tempêtes, notre En-Ville est en train de naître ! Notre En-Ville grandit !...

        Le regard des adultes comme celui des enfants se suspend à ses lèvres.

       — C’est là bas qu’elle commence… Au fond de cette nuit…  Mais les jours dont je parle sont si loin mes amis et cernés par l'oubli... Il ne reste plus grand’ chose et ces bribes sont précieuses, plus précieuses que l'eau quand on est un Conteur... Ces bribes je les tiens du Diseur Aram qui lui même les tenait de la Conteuse Samya qui n'est plus de ce monde depuis tellement longtemps et qui tenait tout ça du Vieux Conteur Farouk... Qui les tenait lui-même de Miroslava, qu'on surnommait alors la Belle Voyageuse... 

 

        Le conteur se rassoit, ses yeux se perdent au loin. 

        — Il ne reste que les contes, les légendes, pour nous le raconter. Quelques traces. La tragédie brutale de la Fille du Volcan et du Fils de l’Eau… La Grande Sécheresse, puis le retour de l’eau… La Première et la Deuxième Aube… L’En-Ville n’a pas de fin et son histoire perdue n’a plus que ces repères dont je vous parle ici : des histoires… Celle de Nastya la Louve, ou alors cet enfant qui est sorti vivant du ventre du requin… Ou encore… Ou encore les plus rares, celles que personne ne croit, les légendes perdues du Pays sans Etoiles, les Iles sous… 

        Mais le conteur se tait, son regard s’est tourné et s’arrête sur le bout de la salle ouvert sur le ciel noir. Tout au fond, une silhouette familière se tient près de l’entrée. 

        — Viiini manjé foutu vagabon !!!!... hurle la silhouette. Vini manjé !!!… 

        Les yeux du raconteur d’histoires se remettent à briller comme ceux de ses vingt ans. 

        — Il est temps de remplir nos ventres, les amis… Il est grand temps... Je conterai en route… Jusqu’au soleil montant… 

        Il attrape d’une main son sac et ses sandales et traverse la foule qui se lève pour le suivre presque sans réfléchir. Au bout, il y a son frère, après toutes années, son petit frère Ernest et un festin dont il avait rêvé plusieurs milliers de fois quand ses pieds arpentaient l’autre côté du monde ! Au fond de l’Ajoupa, perdus dans la mêlée, les gamins suivent la foule dans un état second et se traînent vers la plage où ils savourent enfin les alizés nocturnes. Les lucioles sont sorties et scintillent dans les branches des avocatiers. Sous les étoiles lointaines et dans le vent iodé, leurs esprits enivrés tentent de démêler tout ce que le conteur vient de leur raconter. Leurs yeux flous errent encore dans les images sombres du commencement du monde. 

        Noé fixe la côte, le lac immense et noir. Il imagine cette eau qui déborde et qui gronde, les montagnes englouties… Sans qu’il s’en rende compte, ses pieds l’ont emmené vers la Plage des Manguiers. Il s’assoit, épuisé, sur un des trois rochers dressés sous les grands arbres et il revient doucement à la réalité. Soudain Noé sursaute. Il n’est pas seul ici… Une silhouette est assise sur un des vieux rochers. 

 

        L'enfant se tourne doucement dans l’ombre des manguiers. Un type à la peau sombre est assis, immobile à quelques mètres à peine. Le garçon plisse les yeux vers la silhouette floue. Elle ne bouge pas du tout. Le gamin se rapproche pour mieux le discerner dans cette obscurité. Il l’a déjà vu… Hier, au même endroit… Il pourrait le jurer… Il était là hier et il n’a toujours pas bougé...  

        — Hé boug-mwen ! Ou ka domi ? Ou malad ? 

        L’homme ne répond pas, il ne bouge même pas. Ses yeux à la fois paisibles et perdus fixent l’horizon noir dont ils ne semblent pas parvenir à se détacher… 

        Sa peau a la couleur du bois sombre et sur son crâne nu les cheveux ont cessé de pousser depuis bien des années. Noé scrute ce visage dont l'âge lui semble absolument impossible à déterminer. Peut-être quarante ans, peut-être juste trente ans... 

        Noé le fixe longtemps et sent passer en lui un étrange frisson. Les alizés bien fraîches ont soudain laissé place aux vents glacés du large. Le gamin quitte la plage et file vers la taverne d’ors et déjà surpeuplée de l’Oiseau de Cham, au bout de la jetée, où s’annonce un festin de blaff de requin et d’histoires plus anciennes que les plus vieilles mémoires… 

 

        Yash 

 

        De nouvelles braises s'allument, crachent leurs étincelles pendant quelques secondes... Ali a remis de la bouse de chameau séchée dans le feu. Les flammes montent sous le ciel faiblement éclairé par la lune. Le fleuve brumeux est noir et des lumières vacillent sur les berges d'en face. Le pont des maraîchers nous regarde d'en haut et jette comme tous les soirs les ombres des marchands, des passants et des caravanes sur notre campement et les feux de fortune qui éclairent notre rive. 

        Derrière, dans notre dos, la rumeur du quartier commence à s'assoupir, mais Jaipur ne s'endort jamais, ça je peux vous le dire. Parfois des chants s'échappent des cours des havelis voisines. Et comme chaque nuit, des cris, des rires nous narguent puis retournent se mêler au mystère de la nuit. 

        Ali jette encore du précieux combustible pour raviver les flammes. 

        — T’en mets trop Ali, il restera rien demain.  

        C'est peine perdue de dire ça à Ali. Il a eu une sale journée, ça se voit sur sa tronche. La lumière hypnotique du brasier et des flammes est notre seul moyen d'effacer ce genre de sale journée.  

        — Mets-en moins, ce soir il fait déjà assez chaud comme ça. 

 

        — Lâche-moi Matangi... 

 

        Le gamin borgne a détourné du feu son œil fatigué et Matangi lui tend un sachet de pistaches.  

 

        — Comment t’as eu ça ?

 

       — J'ai nettoyé la cour d'une haveli au Quartier Jodhpur. 

 

       — T'es entrée dans une haveli ?...

 

        Matangi a bientôt treize ans mais elle en fait bien plus. Ses yeux sombres reviennent avec les nôtres dans la contemplation des braises. Il faut en profiter. Les soirs où on a pas de quoi alimenter le feu, notre misère s'assoit simplement avec nous et regarde en silence la course noire du fleuve. 

 

        Le feu aide à parler, il aide à oublier. La bande autour des flammes s'est gonflée d'un seul coup de nouveaux arrivants, aimantés par les craquements secs des coquilles de pistaches. Le sachet vide s'envole. 

 

        — Qu'est-ce que t'as ramené toi ? demande Matangi à un gamin hirsute qui a rejoint le camp il y a quelques jours. 

 

        — Des raisins.  

        — Et toi Yash ? 

        — Du pain. 

        Les visages se redressent et se tournent vers moi tandis que je dégage de mon sac troué ma précieuse prise du jour. Je brise le grand pain dans des parts égales que des mains excitées se préparent à happer. 

        

        — Il est sec ton pain, marmonne le gamin hirsute. 

        

        — Quand j'aurai vraiment de quoi le payer je ramènerai du pain tout chaud, imbécile. 

 

        Les nouveaux sont idiots, ils sont toujours naïfs et souvent arrogants comme je l'ai été en arrivant ici. Quoi ? Qu’est-ce que tu croyais ? Que notre tabarganj étaient un paradis ?!.. Je pioche dans ses raisins et lui reprends son pain avant même qu'il l’entame. Ca t'apprendra mon gars. Je me tourne vers mon frère pour lui donner sa part. 

        — Hé Jolt, faut que tu manges. 

        

        Jolt sculpte un bout de bois à l'écart. Mon frère qui a cinq ans ne dit rien comme toujours. Je lui tends un bon morceau de pain, des raisins qu'il dépose près de lui avec ce regard flou qui me déchire le cœur chaque fois que je le croise. Il sculpte et je sais pas comment il arrive à sculpter comme ça dans le noir. Il s'est jamais coupé. Depuis que j'ai volé ce petit couteau sur le marché il y a quelques lunes, il sculpte tout le temps, dès qu'il a cinq minutes et un morceau de bois. Parfois je me surprends à espérer qu'il n'en aura jamais besoin pour se défendre mais c'est précisément pour ça que je l'ai volé ce couteau, pour qu'il tienne la racaille à distance quand je suis dans Jaipur et que Jolt reste seul sur nos berges boueuses. 

 

        — C'est comment dans une haveli ? demande Ali à la grande Matangi qui approche son pain sec des caresses des flammes. 

 

        Elle hausse les épaules, repose le pain brûlant et regarde un instant les grandes maisons de pierre qui surplombent notre berge. 

        

        — Les murs sont épais comme trois dromadaires. Il y a des peintures et une petite fontaine au milieu de la cour. Tous les murs sont sculptés.

        

        — C'est vraiment beau alors. 

        

        —  C'est pas mal. 

 

        Des rires fusent tout autour.  

        

        — C'est pas mal tu m'étonnes... lance une fille qui s'éloigne avec son bout de pain vers le rivage noir. 

D'un seul coup les grenouilles, les insectes, les cris des animaux se taisent autour de nous... Un grondement profond résonne dans la nuit loin derrière l'autre rive et le silence s'abat sur notre petite bande. Nos regards plus ou moins habitués se croisent... Ca arrive chaque nuit. On peut l'entendre au loin quand l'En-Ville est plus calme... Parfois même le jour.

 

        — Putain qu'est-ce que c'était ? demande le gosse hirsute qui vient de se lever. 

        

        — La Crakzone... murmure Ali, dont l'œil unique s'emplit d'une mystérieuse lueur.

 

        Jolt relève la tête, ainsi que Matangi.  

       

        — Il faut pas prononcer ce nom Ali ! Putain ça les attire !... lâche froidement la jeune fille. 

       

        — Quoi ? Ca attire qui ça ? souffle le gamin hirsute. 

        

        — D'où est-ce que tu sors pour pas connaître ça ?... chuchote un gamin noir qui s'appelle Youri.  

        

        — Ca te regarde pas. J'ai grandi sur la route. Sérieusement c'est quoi ?!

        

        — Le Quartier Interdit, reprend doucement Ali. Il faut pas en parler ça attire la poisse. 

       

        — Quoi ? qu’est-ce que ça attire ? 

        

        — Les Egarés...  Les Praitaatama… 

 

        Le gamin se rassoit un peu plus près du feu. 

       

        — Ils existent pas, c’est juste des foutus contes, réplique Youri, un sourire ironique et nerveux aux lèvres.  

       

        — Des contes ?... Je les ai vus moi et je peux te dire que c'est pas des histoires, reprend doucement Ali. Ils sont plus comme nous.

 

        Matangi lui envoie un regard qui incite à se taire. 

       

        — Sérieusement ? insiste le nouveau. 

       

        — Ils sont plus humains. Ils ont perdu leur âme. 

       

        — Pourquoi ça ?...

        

        — Il suffit d'y entrer une fois. Alors on a envie d'y retourner toujours. Tout le monde sait ça. 

       

        — Ils entrent dans quoi ? 

       

        — Le Quartier Interdit… C'est un piège… c'est un putain de piège, murmure Matangi, le regard lointain. 

 

        Tout le monde s'est tu. Ca fait tellement de fois qu'on entend ces histoires, mais à chaque fois la nuit semble beaucoup plus noire, l'air est devenu froid ; on fait pas les malins quand on parle de ça. Le gamin noir et le nouveau secouent lentement leurs têtes et leurs cheveux crasseux. Matangi se résout à lancer une poignée de fumier séché pour raviver les flammes. Visiblement content d'avoir jeté un froid sur la petite troupe, Ali fixe les plus inquiets avec un sourire trouble. 

        

        — Ils sont plus comme nous, je vous dis. Il faut pas approcher, ils mangent les gamins des rues, les riches aussi bien que les orphelins et ils ont la peau bleue... Hé je rigole pas ! Ils ont la peau bleue ! Comme les murs des haveli du Quartier Jodhpur !... 

        

        — Arrête tes conneries Ali. 

        

        — En tout cas ils ont la peau bleue, pas vrai Matangi ? 

 

        La gamine aux yeux noirs acquiesce.          

        

        — T'es complètement malade de traîner par là bas. 

        

        — Je voulais juste voir ! Yash, hein c'est vrai tout ça ? insiste le jeune Ali. 

 

        Je ne lui réponds pas. 

       

        — C'est vrai Yash ?... 

 

        C’est la voix de mon frère qui est venu s'assoir beaucoup plus près de moi.  

       

        — Je sais pas, Jolt. En partie...  

 

        Je le regarde en tentant de le rassurer, mais les histoires comme ça me font froid dans le dos. Même si j'en ai vu d'autres... Vraiment froid dans le dos. 

        

        — En tout cas promets-moi de jamais aller trainer par là bas, Jolt. Moi je n'irai jamais. Même pour vérifier. Promets-moi.

 

        Jolt acquiesce. Mon regard est amer et se rive sur Ali. Il rit de bon cœur en nous voyant flipper. Quelques gamins s'en vont et regagnent leurs tentes, leurs cabanes branlantes faites de planches volées, de tentures et de caisses que les années enfoncent un peu plus dans la vase. 

        

        — Sérieusement les gars arrêtez de flipper ! lance Ali aux gamins qui sont partis dormir. 

 

        Il s'apprête à finir son pain, mais des ombres apparaissent et se plantent derrière lui.  

        

        — Qu'est-ce que tu veux Kishore ? murmure Ali sans même se retourner. 

Kishore s'assoit lentement en poussant d'une main ferme Youri et le gamin hirsute. Il a bientôt treize ans et cette beauté étrange des diables d’autrefois, des yeux gris et violents sur un visage maigre. Il attrape les raisins qui traînaient et les fourre dans sa poche sans même nous regarder. 

        

        — Ce que je veux ?... chuchote-t-il d'une voix calme. Vous savez tous très bien ce que je veux. Lâchez la bouffe, les graines, putain les gars c'est l'heure : videz vos poches. 

 

        Matangi a tiré un brandon ardent du feu et le tend menaçant vers le nez de Kishore.  

        

        — Ok ma belle. Je venais juste discuter avec notre ami borgne.

 

        Kishore se lève lentement, attrape soudain Ali par le col et l'arrache du sol. Il le tire à l'écart, encadré par sa bande. Sa voix que je déteste résonne dans le noir.

        

        — T’es en retard Ali, tu me dois je sais pas combien, même ton autre œil suffira pas à payer tout ce que tu dois, c'est mauvais d'être trop en retard. C'est mauvais. Pas vrai les gars ? murmure-t-il en jetant un regard amusé sur nous tous.

 

        Jolt fixe la scène, il a rangé le bout de bois qu'il sculptait tout au fond de sa poche et a gardé sa main serrée sur son couteau. Moi j'ai sorti le mien, dans mon ventre ça bouillonne. Kishore sort un poignard. Je me lève et je hurle ! 

        

        — Laisse-le enfoiré ! Je vais te saigner !   

 

        Kishore me sourit, tout son visage s’éclaire comme chaque fois qu’il trouve l’occasion de se battre. Les filles et les garçons de sa bande ont tous tiré leurs lames.   

        

        — Viens ! Allez viens Yash ! Fais-moi encore voir ce que tu sais faire. 

 

        Je m'apprête à bondir mais l’oeil rougi d'Ali m'implore de rester à ma place. 

        

        — Putain te mêle pas de ça Yash ! souffle-t-il, étranglé par le bras de Kishore.  

 

        La dernière fois Ali y a laissé un œil. Et moi plusieurs côtes. Les côtes avec le temps ça se remet en place. Pas un œil. Matangi me rattrape fermement et me force à m'assoir. 

        

        — C'est entre eux, t'en mêle pas. 

 

        Comme souvent Kishore s'éloigne en nous couvrant d’insultes et sa bande disparaît avec notre ami borgne. Et comme tellement de fois, je peste sur Kishore. 

       

        — Putain c'est un enfer depuis qu'il est revenu ! Tout était tellement mieux à l'époque d'Ananda. 

 

        Le silence des enfants qui entourent le feu semble acquiescer. Des regards deviennent flous en se remémorant cette époque de paix que Kishore a effacé d'un geste quand il est revenu il y a un an de ça. 

        

        — Ananda s'est noyée, Yash, c'est l'En-Ville qui décide, c'est comme ça, murmure le jeune Youri.  

        

        — L'En-Ville est une chienne de l'avoir laissée se noyer.

 

        Youri croise ses doigts avec superstition. 

        

        — Parle pas comme ça Yash.  

        

        — Kishore l'a tuée. 

        

        La voix de Jolt qu'on entend si rarement vient de jeter un froid... Il a dit à voix haute ce que je soupçonnais déjà. 

        

        — Quoi ? 

 

        Jolt reste silencieux pendant quelques secondes et regarde la sculpture que son couteau cisaille. 

        

        — J'ai tout vu. C'est lui. Il l'a noyée, murmure mon petit frère. 

        

        — Il a tuée sa sœur ? souffle le gamin noir.

        

        — Sa propre sœur ?!... renchérit Matangi, d'une voix étouffée.

 

        Jolt acquiesce sans cesser de sculpter et sans quitter des yeux son œuvre mystérieuse. 

        

        — Tous les soirs ils se disputaient quand il est revenu, et le soir de Holi, il a... Il l'a cognée si fort, sa tête était dans l'eau... elle est pas ressortie. 

 

        Le silence a grandi comme si le fleuve immense avait stoppé sa course. Ceux qui ont entendu se regardent en silence. Tout le monde se souvient du visage d'Ananda si pâle dans la vase quand le fleuve l'a rendue...  

        

        — Il avait bu c'est ça... Il avait pris du jâahn, chuchote Matangi dans un regard noir. 

 

        Le petit Jolt acquiesce et se met à manger une maigre bouchée. 

        

        — Il faut qu'il paye pour ça ! Il mérite le Mimasayog, murmure Matangi.  

              

        — Quoi ? Où tu veux qu'on trouve de l'Eau de Vérité ? Moi je me risquerai pas à l'amener au Mimasayog, lance Youri, une ombre de terreur sur son visage noir.  

 

        Je regarde Matangi dont les yeux sont humides. Il mérite le jugement. Il mérite qu'on l'accroche par les pieds depuis le bord du pont, qu'on le noie à son tour. 

        

        Matangi est en rage elle aussi, elle aimait Ananda encore plus que moi. Elle reste sans voix. Une fille blonde qui a rejoint le feu vient se joindre au débat. Ces débats sont stériles quand on vit dans un lieu où il n'y a pas de lois. Les mêmes colères résonnent mais personne fera rien quand le soleil viendra.   

        

        — Il faut qu'il dégage. Les marchands du souk ne nous donnent plus rien depuis qu'il est ici. Il sème la terreur là bas et tout le monde nous prend pour ses foutus complices. Avant ils nous donnaient de quoi manger, toujours ! Ils respectaient notre tabarganj… 

 

        Tout ça nous le savons et me fout la nausée, je me lève et j'emmène mon frère loin du feu dont les braises s'éteignent peu à peu. Au dessus de nous, le pont des maraîchers est devenu plus calme, ses ombres sont plus lentes. Une femme chante un vieux chant de l'En-Ville ; là haut tout le monde se fout des drames ordinaires qui se déroulent en bas.  

 

        Me voilà comme chaque soir devant notre cabane ouverte à tous les vents, construite de mes mains avec les restes d'une barque déposée par le fleuve il y a bien longtemps. 

 

        — Jolt, je suis désolé que tu aies vu tout ça. 

 

        Mais Jolt s'est endormi au fond de notre abri. La pluie tombe lourdement et coule près de ses pieds par la toiture fendue. 

 

        Je glisse une calebasse sous le filet d'eau froide, j'en bois une gorgée, rien ne peut me calmer. Comment je vais dormir avec ce que je sais ? Je reste assis dehors, seul sous les lourdes gouttes, tous les gamins du camp ont rejoint leurs cabanes aux allures de terriers. 

 

        Même Kishore et sa bande ont disparu au sec. J'en profite pour aller rapidement sur la rive en quête de notre ami blessé. Je le trouve tout au bout, il respire encore. Ali est étendu les jambes dans l'eau du fleuve. Sa figure est en sang malgré la pluie battante. Une plaie défigure un peu plus son visage d'enfant. Je lui tends un flacon de miel que j'avais précieusement gardé pour les mauvais jours. 

        

        — Mets ça, garde tout. C'est bon pour les mauvaises blessures. 

       

        — Laisse-moi Yash. Fous-moi la paix, murmure le gamin borgne sans même me regarder. 

 

        Je lâche le flacon près de lui et regagne la butte où se trouve mon abri. Assis sur mon talus, mes yeux fixent la rive. Ça fait combien d'années que nous survivons là ? Deux ans ? Trois ans ? Je me souviens même plus. Combien d'années ça fait ?... 

 

        Dans deux ans cette vermine de Kishore sera trop vieux pour rester dans le tabarganj. Tout le monde le chassera. Mais deux ans c'est trop long. Je vais le planter, le saigner comme un goret si je reste par là. C'est moi qu'on jugera et qu'on accrochera par les pieds sur le pont. Et je sècherai là haut comme un hareng du souk. 

    

        Dans mon dos et le fond de l'abri, Jolt dort comme il peut, d'un sommeil agité. Pardonne-moi petit frère, pardonne-moi de t'avoir trainé là... J'ai été si naïf de croire qu'ici tout serait mieux. J'ai jamais su trouver le lieu que je cherchais, le Panahgah, le vrai sanctuaire, où les enfants perdus peuvent se réfugier. Les contes sont des mensonges. Je hais tous les conteurs.  

    

        Les étoiles se cachent derrière les nuages et seul le bruit du fleuve résonne dans le noir. On ne voit presque plus nos cabanes misérables. Les plus proches de l'eau disparaissent parfois en plein cœur de la nuit, emportées par le fleuve et ses foutus caprices. L'autre jour la cabane où dormait Wueï n'était tout simplement plus là quand le jour s'est levé. Un orphelin en moins dans l'En-Ville sans fin... 

        Faut qu'on se tire d'ici. Pour aller où bon sang ? J'ai trop connu la route. Et c'est pas endroit pour grandir, la route... Pas pour Jolt. Je peux pas lui faire ça. 

        Mais il faut qu'on se tire. Quand j'aurai planqué suffisamment de graines pour nous payer un toit.  Loin de ce foutu piège. Ça fait tellement de lunes que je me répète ça.